Il était une fois le troll

To troll or not to troll ?

Quand près de 4 milliards d’internautes partagent un même espace, l’hostilité devient quotidienne et la civilité se dégrade. Les investigateurs en cyber-criminalité n’ont jamais autant été sollicités qu’aujourd’hui ; on ne compte plus le nombre de mauvaises blagues, d’insultes, de diffamations, de fake news, de contenus pédopornographiques, etc, présents sur Internet.

Il y a une créature qui se délecte de ce chaos et prend grand plaisir à s’en nourrir : le troll.

À l’origine, le troll est un personnage de la mythologie nordique, machiavélique et adepte des lieux sombres. Il y a quelques années, il caractérisait une méthode de pêche utilisée par des cyber-voleurs pour trouver leurs victimes. Aujourd’hui, le troll désigne une personne qui profite de l’anonymat pour provoquer le conflit dans les communautés de la toile. Il s’immisce dans les conversations de groupe, publie des messages moralement contestables afin de créer un faux débat et parasiter l’harmonie de groupe..

En lisant cette définition, on a peine à croire que des milliers d’individus puissent prendre leur pied à de telles activités, mais alors : qu’est-ce qui fait que le troll prolifère autant ?

Des chercheurs ont mené une expérience sur les trolls et la conclusion – parue dans la revue Personality and Individual Differences – fait froid dans le dos : “les trolls incarnent le prototype du sadique ordinaire”. Autrement dit, le troll jubile de son anonymat, de son invisibilité et de sa cyber liberté qui lui permettent de relâcher toutes les frustrations rencontrées dans la réalité en s’en prenant sans impunité aux internautes. La vengeance et la méchanceté gratuites sont le fruit interdit dans la vraie vie que les trolls savourent dans le monde virtuel.

D’après le Blog du Modérateur, 2.31 milliards d’individus sont actifs sur les réseaux sociaux. Ces derniers sont la terre promise du Troll. Ce n’est sûrement pas anodin si l’évolution fulgurante des réseaux sociaux aient entraîné la généralisation du Troll.

Le gène du troll s’est répandu sur la toile ! Impossible de retrouver le patient zéro, il est désormais partout. Alors, tout le monde veut devenir un troll ? Après une enquête online, YouGov est parvenu a démontré qu’un quart des Américains interrogés ont admis avoir déjà eu un comportement de troll. 28% ont affirmé avoir eu des comportements malveillants à l’égard d’un étranger et 12% ont déjà posté des messages controversés.

Si l’on en croit une autre étude, 70% des 18/24 ans ont été victimes de trolls et harcèlements.

Un troll, deux trolls, trois trolls…

Le troll s’adapte parfaitement à son environnement digital. Force est de constater qu’il s’est largement diversifié ses dernières années. On peut même parler de différentes catégories de trolls, qui vont du blagueur attendrissant au cyber harceleur.

Aujourd’hui, quand on pense au troll, l’idée qui nous en vient est celle de l’internaute plutôt agressif qui entre dans une conversation afin de créer une polémique par des propos non argumentés.

Mais il existe d’autres trolls qui visent plutôt le rire, et dans une autre mesure l’agacement gentillet : c’est le cas du troll que j’ai nommé “serial joker”. On le retrouve beaucoup sur Youtube, notamment dans les commentaires de vidéo : une coutume s’est imposée lorsqu’une vidéo populaire est mise en ligne sur la plate-forme, le premier à la commenter publie “First !”. Le serial blagueur s’amuse donc à polluer les commentaires en postant des “First !” partout, alors qu’il n’est évidemment pas le premier à commenter.

Ça reste gentillet car le serial joker ne mise pas sur le chaos mais plutôt le rire.

Le troll sympathique est d’ailleurs très à la mode et on peut voir de nombreuses pages facebooks qui en jouent en se revendiquant trolls ; c’est le cas de Trolls de Geeks, L’art du trolling, Sarcasm, Complots faciles pour briller en société, etc…

Page Facebook : les complots faciles pour briller en société

Pas facile de faire du troll au second degré et de ne pas se mettre la cyber population à dos, c’est même un art et certains, tel Gordon Ramsay avec ses 4.9M d’abonnés sur Twitter, en font leur force.

Troll intelligent, Gordon gagne ses abonnés grâce à sa cuisine mais surtout grâce à son bagou. Après tout, qui aime bien, châtie bien ! Ou plutôt : qui châtie bien est aimé.

Un troll dont l’humour sarcastique se retourne contre lui est un troll malgré lui. Ce personnage n’a pas conscience d’être malveillant mais provoque les mêmes dommages. C’est une expérience vécue par Christina Najjar, une insta crazy. Elle raconte dans son blog qu’elle a, par deux fois, posté des commentaires désobligeants sur des comptes de jeunes femmes populaires qu’elle suivait. L’une des conséquences a été sa suppression de l’un des ses comptes fétiches. Ce type de troll inconscient est très répandu et peut devenir tout aussi nuisible que le troll malveillant. Christina explique que nous en arrivons à de tels extrêmes car notre part d’être humain est quelque chose que nous avons complètement réprimé en nous sur Internet.

Ce remord est bien ce qui distingue le troll inconscient du troll sadique. Celui-ci n’est que cruauté et violence. Le plus représentatif de sa catégorie est l’instagrameur Param Sharma aka Lavishbitch. Il est connu pour ses nombreuses frasques et insultes gratuites. “Aujourd’hui j’ai découvert que le patrimoine de Gucci Mane n’était que de 15M. Et je prends de la distance avec les paysans…”. Lavishbitch porte assez bien son nom car il ne rate aucune occasion d’humilier et d’insulter tous ceux qu’il considère inférieurs (tout le monde), ce qui fait de lui l’un des plus gros sadiques d’Instagram.

Autant dire que Lavishbitch n’était pas loin du “troll cyber harceleur” !

Ce dernier est particulièrement mesquin et met tous les moyens informatiques à sa disposition pour mettre à terre sa victime. Jonathan Weisman, rédacteur en chef du Washington (New York Times) s’est vu contraint de quitter Twitter en 2011, écrasé par la pression des messages antisémites qu’il recevait. Le cyber harceleur a une incidence directe et néfaste sur la vie des internautes. Il joue sur l’intimidation pour effrayer sa victime, c’est ce qu’on appelle le cyberbullying.

Un autre exemple inquiétant : des trolls harceleurs ont créé le hashtag #MyTroll ainsi qu’une multitude de comptes afin de stalker et harceler des femmes.

Troll Hunting

Comment se présentent-ils sur les différents réseaux sociaux ?

Oui, le troll peut parfois faire rire mais il provoque surtout l’appréhension et même une trollphobia. Omniprésent sur les réseaux sociaux, il a une grande capacité de veille grâce à ses nombreux faux comptes et profils, qui lui permettent de diffuser de nombreux messages haineux. Joel Stein parle de “culture de la haine” dans son article “Why we’re losing internet to the culture of hate”.

Il existe malgré tout quelques moyens à mettre en oeuvres pour les chasser. Le hacker Linus Neumann a dévoilé quelques armes anti-trolls lors de la conférence « les trolls et le journalisme ».

La première, la plus évidente mais aussi la plus complexe, porte le joli nom de “Don’t feed the troll”. C’est l’art d’ignorer, de ghoster le troll en le laissant s’évanouir dans le néant d’internet. Le livrer à sa propre frustration est un excellent moyen de le détruire mais encore faut-il que tout le monde joue le jeu. Pas évident quand sous l’impulsivité du moment chacun tente d’avoir le dernier mot. Répondre à un troll, c’est le nourrir. S’énerver, c’est faire grossir son influence. Alors la meilleure vengeance reste l’ignorance !

Neumann a aussi mis au point une technique bien jouissive, le “hellbanning” qui consiste à laisser un troll poster son message mais à le rendre invisible auprès des autres internautes. Privé d’existence et de public, le troll ira bouder ailleurs.

La troisième arme du hacker est le troll-throttle (littéralement “étrangler le troll”). Elle repose sur le principe d’un outil qui calcule si un commentaire est un troll ou non, si le test est positif, l’internaute se verra dans l’obligation de remplir captchas après captchas (recopier des chiffres et les lettres difficiles à discerner). Une telle frustration fait renoncer le troll à publier son commentaire.

Alors oui, ces armes diaboliques sont tentantes mais elles ne sont pas utilisables sur les réseaux tels que Facebook, Youtube, Twitter ou Instagram.

Dans certains cas la censure est obligatoire. Elle ne doit pas apparaître comme la première solution car supprimer un commentaire revient à donner de l’importance à un troll, pourtant elle est nécessaire si un troll attire trop l’attention et le trouble.

Une autre solution radicale peut s’avérer utile pour déloger un troll un peu trop gluant  : le bloquer. Par exemple, si vous possédez un compte instagram ciblé par un troll particulièrement coriace, le bannir pourrait vous apporter un peu de paix, même si ça risque de flatter son délire narcissique.

Twitter, le réseau le plus touché par les trolls, s’est lancé dans la chasse à la peste en s’engageant à limiter la création de comptes “abusifs”, en réduisant le nombre de tweets inappropriés ainsi qu’en proposant un filtre de recherches par défaut plus sécurisé.

Twitter met à contribution son équipe afin d’identifier les personnes déjà bannies pour les empêcher de se réinscrire. Un algorithme de censure a aussi été mis en place afin de trier les réponses de faibles qualités des réponses intelligentes.

L’un des derniers outils proposés par Twitter pour chasser le troll est la fonction “mute” (muet) dont le principe est d’empêcher l’apparition des tweets d’un utilisateur dans le fil d’actualités.

Une solution douce pour éviter la cruauté de la vie.

Instagram fait davantage dans la prévention avec sa fonction “Anonymous Self-Harm Reporting”, qui permet de signaler anonymement une personne en péril psychologique. Ce qui peut s’avérer utile pour les victimes de trolls.

Il est désormais possible de forcer un instagramer à unfollow votre compte, sans que celui-ci n’ait la moindre notification. C’est assez futé et rappelle le hellebanning de Neumann car, au lieu de donner la satisfaction au troll de le bloquer, on le force à se désabonner tout seul.

N’oublions pas que depuis quelque temps, les commentaires sont classés par ordre de pertinence et non plus de manière chronologique, ce qui peut permettre d’évincer des commentaires de trolls.

Si toutes ces solutions semblent inefficaces, Instagram laisse aux utilisateurs le choix de créer un “filtre anti troll” en choisissant parmi une liste de mots qui détermineront si un commentaire devra être effacé de leur profil.

Facebook présente quant à lui un peu moins de trolls que Twitter car ce réseau social requiert que les internautes utilisent leur (plus ou moins) véritable identité ; ce qui peut effrayer le petit troll.

Mais si un utilisateur se trouve confronté à la bête, il lui est possible de lancer un processus de report (reporting process) que Facebook analysera et prendra en main si nécessaire.

Il est aussi possible de bloquer un message, signaler un message menaçant, signaler un élément (vidéo, photo) inapproprié et même signaler un profil.

De même que sur Twitter, les messages sont classés par ordre de pertinence pour empêcher le troll de polluer.

Youtube est le réseau social le moins élaboré en matière de chasse au troll, alors qu’il en est largement infesté. Il y a toujours moyen de supprimer un commentaire, bloquer la possibilité de commenter une vidéo, signaler une vidéo inappropriée… Mais les seules véritables défenses sur la plateforme sont : l’ignorance et l’humour. Une application Google Chrome nommée “hide youtube comments” permet aussi de cacher tous les commentaires d’une vidéo.

Bref, il reste quelques efforts à faire de la part des réseaux sociaux pour nous permettre d’avoir un peu la paix, même s’il semble que si on coupe la tête d’un troll, 10 autres repoussent…

Cause baby we got Bad Buzzed

L’une des pires choses qu’il puisse arriver à cause d’un troll est le bad buzz. L’ancienne directrice de communication Justine Sacco en a notamment fait les frais.

Dans Captivology, Ben Parr explique qu’avant de prendre l’avion pour l’Afrique du Sud, elle a posté un tweet : “Je vais en Afrique. J’espère que j’attraperai pas le SIDA. Je plaisante. Je suis blanche !”. Bien que ses intentions aient été de dénoncer le caractère raciste de certaines idées préconçues, son tweet s’est retourné contre elle et la chasse au troll lancée. Des milliers d’internautes en rogne ont été jusqu’à utiliser un hashtag sur mesure : #HasJustineLandedYet pour ne pas la louper. L’effet de mystère créé par l’attente (Justine était dans l’avion plusieurs heures) a captivé Twitter, ce qui a rendu son tweet viral. Contrainte à quitter son travail et à s’excuser publiquement, on peut dire qu’un seul tweet à gâcher sa vie.

Si t’as pas d’amis, prends un troll

Le bad buzz peut prendre des proportions énormes, mais le jeu en vaut parfois la chandelle car le troll peut devenir un atout de communication.

C’est le cas notamment pour la SNCF. On ne va pas se mentir, tout le monde déteste la SNCF, responsable de tous nos problèmes. Si elle est parvenue à gagner 96.8K d’abonnés, ce n’est pas pour le plaisir de ses petits reportages sur les trains ou pour ses infos pratiques. Non, la SNCF est parvenue à redorer son image grâce à un community management drôle et intelligent. Voilà un bel exemple de contre-troll accompli :

Compte Twitter CM Hall of Fame

C’est bon enfant, subtile et les internautes se délectent de ce genre de publication qui tue le troll. Il n’y a pas de meilleur pub qu’une bonne gestion de sa communauté.

La SNCF n’est pas un cas isolé, même L’UCPA (Union Nationale des Centres sportifs de Plein Air) s’essaie au contre-troll pour évincer le racisme :

Bouygues Telecom n’est pas non plus étranger à la pratique du contre-troll et gagne en notoriété sur Twitter :

L’art n’est pas en reste qui emprunte au serial joker son arme fatale : le rire. Le groupe Facebook Classical Art Memes reprend des classiques de la peinture et la sculpture pour les tourner en dérision.

Voilà une façon efficace si ce n’est improbable de faire connaître des oeuvres historiques et de démocratiser l’art.

Le troll, dans certaines circonstances, peut donc s’avérer devenir un atout. Mais il vaut mieux ne pas le tenter si on n’a pas les nerfs ou l’humour pour pouvoir les gérer.

Par Mathilde Cannarella

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